A Riosucio, sur les rives du fleuve Atrato, à quelque 100 kilomètres du Golfe d’Uraba, les corps flottaient comme des troncs brisés. Ils se comptaient par centaines entre 1997 et 2005 lorsque la dernière des armées assassines s’en est allée. C’était l’époque d’un silence que personne n’osait rompre, et la musique que les combattants de l’un ou l’autre camp mettait à plein volume résonnait comme un air de fête sans joie. Avec la liste des frères, fils, grands-parents, oncles et tantes, pères, mères et époux tués, l’on pourrait remplir un mur entier de l’église de la ville, et certains en étaient arrivés à penser que Dieu les avait quittés en ces pires années de violence. Terrorisés, 5000 des 18000 habitants ont fui par les affluents du fleuve, par la forêt, par là où ils pouvaient courir, et ils trouvèrent refuge à Quibdo, au sud, à Apartadó ou au Panama, au nord. Les paramilitaires, aidés par des unités de l’Armée nationale, ont repris la zone aux FARC qui étaient maîtres du territoire depuis presque 20 ans. Les vautours, attirés par l’odeur pestilentielle des corps, se sont installés sur les toits des maisons. En 2000, défiant le bruit des fusils, un groupe de femmes décida d’exorciser la peur. Personne, sauf elles, ne pensait qu’elles pourraient y parvenir. Elles ont choisi de s’appeler Femmes de Riosucio pour la Construction de la Paix (Macoripaz). Elles paraissaient si fragiles que les hommes violents crachaient au sol et elles ne leur disaient rien quand elles sortaient dans la rue pour vendre leur bouillon de poule et obtenir un capital de départ. Elle rêvaient alors d’avoir un siège, de créer un atelier de confection pour donner du travail à d’autres femmes et stimuler les étudiants des collèges de la municipalité, pour qu’ils persistent et les encourager dans le fait de se dire qu’étudier est mieux, mille fois mieux, que de se laisser convaincre de devenir un combattant. Rosa Bessie Romaña, fondatrice de l’association, avait alors 37 ans et 6 enfants. « Les gens ne voyaient aucun futur, nous ne voyions que les ténèbres et le bruit des tirs. Nous nous sommes dits ça suffit ! Commençons à rêver » dit-elle sur un ton qui ne laisse aucun doute. Elle vivait dans une communauté, un peu plus haut sur le fleuve, Pedeguita, également sur les rives de l’Atrato. Un groupe armé, un parmi tant d’autres, avec des hommes portant des cagoules rouges, est arrivé en tirant et elle, qui n’a jamais trop tergiversé pour prendre des décisions dans la vie, se mit avec ses enfants sur les toilettes flottantes derrière sa maison, un ensemble de planches de bois et de tôles, et rompit la planche qui unissait le tout du reste du logement. « Maintenant cela nous fait rire mais imaginez un peu, moi et mes enfants dans ce petit espace, où nous nous baignions et faisions nos besoins, flottant à la dérive jusqu’à ce qu’on arrive à Riosucio », raconte-t-elle. Alors elle a décidé de ne plus jamais fuir et construire un futur avec ce présent aléatoire. Au début, elles ne furent pas plus de 20 femmes. Elles ont tantinsisté auprès du Maire de l’époque pour qu’il leur donne une assistance, quelle qu’elle soit, que la Mairie a fini par les engager pour nettoyer les rues, qu’en réalité plus que balayer il fallait désherber. Depuis, elles n’ont jamais arrêté. Nelly Cuesta, autre fondatrice de Macoripaz, raconte que chacune mettait ce qu’elle pouvait: un demi-kilo de patates, une poule, deux tomates, une casserole, le feu de bois, des oignons. Et elles faisaient un bouillon pour aller faire les sorties des bars et les vendre à ceux qui faisaient la fête. Avec ce qu’elles gagnaient, elles économisaient pour acheter des bicyclettes, des marmites, des ventilateurs, qu’elles mettaient ensuite en loterie, mégaphone en main, aux coins de rue inondés du village. Ainsi allaient-elles construire le miracle. Aujourd’hui, 10 ans après, Macoripaz est une association de 400 femmes mères de famille, des dizaines d’entre elles étant veuves de guerre. Leur siège, dans une rue inondée par les eaux d’un Atrato large et féroce à cause du pire hiver depuis des années, est une maison de 2 étages, la plus grande du village, avec des murs en abarco, cohíba, caracolí, roble, cedro1. Elles disent que cette variété de bois traduit leur propre nature féminine : « C’est que nous sommes tellement distinctes et a la fois tellement similaires », dit Viunis Palacio, autre fondatrice. Macoripaz a connu des réussites petit a petit : elle possède un atelier de couture dont elles ont toujours rêvé et qui se nomme Marcormoda. Là, 80 femmes chefs de famille travaillent, elles administrent aussi 75 restaurants scolaires et gèrent des activités culturelles et sportives. Tout ce qui est positif à Riosucio : fêtes, concerts, compétitions sportives, commémorations, marches en faveur de la vie, rencontres de groupes musicaux, quoi que ce soit pour exalter la vie, le respect, la cohabitation pacifique, toutes ces valeurs maltraitées pendant des années, tout cela a à voir avec l’association. En Décembre par exemple a lieu l’un des événements les plus attendus. Il s’agit de la récompense aux élèves des 12 collèges qui fonctionnent dans la municipalité. Depuis 5 ans, dans le stade de la ville, les élèves et parents d’élèves assistent à une fête où sont remis des bicyclettes, des bagues en or, des téléphones portables ou encore des bourses pour étudier l’anglais aux enfants les plus persévérants de chaque classe, près de 160 en tout. Mais en plus ils doivent remplir une autre condition : « Etre un exemple de comportement dans leur quartier », prévient Nelly Cuesta, qui est la trésorière de l’association. orge Andrés Sanmartín Pizarro a 9 ans, cela fait 2 ans qu’il reçoit un cadeau de l’enfant Jésus gâce à son excellence. « L’autre fois c’était une bicyclette, la dernière fois une bague en or. Etre bon c’est mieux » dit le petit, entouré d’une vingtaine d’autres enfants, tous motivés par leur engagement scolaire. « C’est que, lorsque sont partis les derniers paramilitaires, c’était une terre dévastée, couverte de pessimisme. Ce qu’on fait les femmes de Macoripaz, ça a été de semer de l’espoir. Elles ont donné la vie à tous », signale le professeur Jarold Marcelino Mosquera.Quand elles ont appris que l’association était l’une des gagnantes du Prix National de Paix, les femmes se sont mises à danser sous la pluie. Et pas seules. Tout le monde, hommes et enfants, en prenant connaissance du prix, est sorti de sa maison pour danser avec elles, les pieds enfoncés dans la boue et l’eau, à travers ces mêmes rues où les cruels hommes de la guerre soumirent les uns et les autres. C’était une autre époque. De sécheresse et de douleur.
Date de parution
22 Novembre 2010 Dans Revue virtuelle SEMANA,
Traduction Olivier Lagarde (CINEP)