La communauté internationale a déjà raté de nombreuses occasions de s’engager dans une voie responsable pour faire face à l’enjeu alimentaire mondial : elle ne doit pas manquer l’échéance du Sommet mondial sur la sécurité alimentaire du 16 au 18 novembre prochain, à Rome, et les étapes qui le précèdent, en particulier les négociations sur les contours du « Partenariat mondial pour l’alimentation » pendant la Semaine Mondiale de l’Alimentation, du 12 au 18 octobre 2009.
C’est une véritable remise à plat des politiques prônées jusqu’à présent qui s’impose. Considérées sous l’angle du droit à l’alimentation, les politiques agricoles, commerciales, énergétiques et de coopération devront être profondément remises en cause, repensées, réorientées. C’est le sens des recommandations formulées par le CCFD-Terre solidaire dans le rapport « Responsabilité alimentaire mondiale : l’Union européenne et les Etats-Unis doivent changer la donne », fruit du travail combiné que mènent ensemble les organisations catholiques de développement au sein de la CIDSE, un réseau international de 16 organisations européennes et américaines, et de l’expertise de l’Institut des politiques agricoles et commerciales (IATP).
Ce rapport s’adressent en particulier aux dirigeants de l’Union Européenne et des Etats-Unis, afin qu’ils assument leurs responsabilités. Rappelons hélas qu’en 1974, en 1996, de tels sommets avaient déjà donné lieu à de belles déclarations non suivies d’effets. En 2000, la communauté internationale s’engageait encore une fois, avec le premier Objectif du millénaire pour le développement, à diviser par deux le nombre d’affamés d’ici 2015. Annonces stériles, faute d’une volonté de mise en œuvre sérieuse. Les pauvres, eux, ne se nourrissent pas de mots…
Cela fait bientôt 50 ans que le CCFD-Terre solidaire s’est érigé pour combattre le scandale de la faim dans les pays en développement. Pour accompagner des organisations locales qui, là-bas, œuvrent au jour le jour sur le terrain afin que le droit de chacun à l’alimentation devienne réalité. Pour mobiliser ici l’opinion et les décideurs en faveur de politiques à même de faire face à ce défi… Un demi-siècle ponctué de petites victoires en faveur des petits producteurs et de l’agriculture familiale, ceux là mêmes qui paradoxalement constituent aujourd’hui plus des deux-tiers des personnes sous-alimentées. Les grands oubliés des politiques publiques.
Mais pour lutter contre le fléau de la faim, les progrès obtenus à l’échelle locale ou nationale ne suffisent pas. C’est à l’échelle mondiale que des politiques cohérentes et volontaristes permettront aujourd’hui d’assurer le droit à l’alimentation de chaque être humain, et demain de répondre aux besoins alimentaires de 9 milliards d’êtres humains.
Si la vague des « émeutes de la faim » est retombée au sein du petit écran, la situation reste dramatique dans les pays en développement, où les prix des denrées alimentaires de base restent très élevés (contrairement à l’évolution des marchés mondiaux).
La barre symbolique du milliard de personnes souffrant de la faim vient d’être dépassée. Une personne sur six dans le monde ! Et le contexte actuel n’offre guère de perspectives réjouissantes : des prix agricoles sur le marché international durablement hauts, une crise économique mondiale qui détruit des millions d’emplois et ampute le pouvoir d’achat des ménages, des activités agricoles déjà perturbées par le changement climatique, etc. Jamais l’urgence d’une réponse coordonnée et volontariste de la communauté internationale n’a été aussi vive.
La FAO répète régulièrement la capacité de la planète à nourrir la population mondiale, aujourd’hui et demain : au-delà des défis agronomiques (produire plus, produire mieux) la faim est avant tout une question politique. Parce que les affamés souffrent d’un manque d’investissement dans l’agriculture de plus en plus marqué ; de politiques publiques de soutien au développement agricole et rural déficientes, voire simplement supprimées après les ajustements structurels ; de règles commerciales instaurant une concurrence « libre et non-faussée » entre pays riches et pauvres, entre agri-managers et petits paysans ; d’une mainmise de plus en plus forte par les grandes firmes multinationales et les acteurs financiers sur les marchés agricoles non seulement mondiaux, mais aussi locaux ; d’une concentration croissante des ressources naturelles ou monétaires entre les mains de quelques-uns plutôt que pour l’intérêt général…
La France et l’Europe ne peuvent avoir un rôle de spectatrices. Pas plus qu’elles ne peuvent se permettre d’être donneuses de leçons, étant donnée leur part de responsabilité dans ces véritables « recettes assassines ».
Le Sommet mondial de novembre aurait pu lancer une véritable impulsion face au scandale de l’aggravation de la faim. Tous les Etats et les institutions internationales, à la suite du Sommet de juin 2008 à Rome et janvier 2009 à Madrid, semblaient enfin se mettre d’accord pour replacer l’agriculture au cœur du développement et des politique.
Mais la communauté internationale a pris au ralenti le virage de la responsabilité alimentaire : la Déclaration du Sommet adoptée en ouverture le lundi 16 novembre révèle un manque de volonté politique à mettre en œuvre ces orientations.
Il y a urgence ! Comme l’a rappelé le rapporteur spécial des Nations-Unies sur le droit à l’alimentation, « si rien n’est fait de décisif, le nombre d’affamés continuera à croître. Nous pouvons changer cela en faisant les bons choix. Si nous échouons, nous partagerons alors la responsabilité de la continuation de cette situation inacceptable ».